Philippe Richard nous raconte son Grand Raid de la réunion.
C’est parti pour un voyage sportif et littéraire!

J’ai participé les 19/20/21 Octobre 2018 à un magnifique trail sur l’Ile de La Réunion, Le Trail Bourbon. Le parcours relie Cialos à St Denis, à travers les 3 cirques mythiques de l’Ile : Cilaos, Salazie et Mafate.

Parcours

Pourquoi cet Ultra ?

Il n’y a pas de mystère. Un coureur quelconque a forcément en tête ces 3 courses mythiques que sont le Marathon des Sables, l’UTMB et la Diagonale des Fous. Je n’ai couru aucune de ces courses, mais j’avais dans la tête depuis plusieurs années de courir la Diagonale.
Je ne connaissais rien de la Réunion et donc logiquement je me suis orienté vers la « petite » Diagonale, à savoir le Trail Bourbon. J’avais lu en détail le récit de Raphaël qui l’avait couru en 2014, discuté avec Pascal, Sylvie & Eric qui avaient couru la « grande » Diagonale et j’étais motivé pour vivre mes rêves plutôt que de rêver ma vie 🙂

Entrainement:

J’ai une petite règle pour me préparer à une course de X kilomètres. Elle consiste bêtement à courir X km par semaine. Dans mon cas, il me fallait donc courir un peu plus de 110km par semaine, 3 mois avant la course.
L’équation mathématique était simple:
– 5 sorties de 12km du lundi au vendredi  = 60km
– sortie CIVC du dimanche, au départ de Cernay = 35km
– et il me manquait donc encore 20km à rajouter à ces journées, si je voulais au moins me reposer le samedi.

L’équation est en fait très difficile à résoudre.
En Juillet/Août, de nombreuses « alertes pollution » ne m’ont pas permis de respecter ce planning. De plus, je n’aime pas courir sous la chaleur. J’ai essayé de compenser par des séances quotidiennes de piscine (environ 2km par jour, soit moins d’une heure) et par des séances de vélos. Je travaille à Vélizy, à 35km de Cernay La Ville et avec Patrick du CIVC j’ai tracé un parcours très sympa en forêt qui me permettait d’aller au boulot en VTT ou bien à pied. J’ai pu faire 7 fois le parcours en VTT (2h) et 4 fois à pied (4h). Associé à une journée de boulot, les 2h+2h en VTT n’étaient pas un problème. Par contre, le trajet en courant n’était possible que le soir, de préférence le Vendredi, puisqu’un départ à 18h me faisait arriver à 22h de nuit chez moi.
Le plus dur a été de sortir la nuit tous les soirs de la semaine pendant 1h à 1h30 pour faire mes 10km/15km quotidiens. Pour me motiver c’était simple. Je me disais : Si tu ne fais pas ta sortie de nuit et que tu échoues au Grand Raid, tu sauras pourquoi !

Mais la vraie difficulté dans ce genre de course longue, c’est de réussir à boire et à manger. Passer 50km, c’est toujours très dur pour moi. Je n’arrive plus à boire ou à manger. Il y a environ un an, j’avais corrigé avec Cathy du CIVC (elle est naturopathe) mon alimentation. J’ai principalement supprimé le café et le sucre, sachant que j’ai plutôt une alimentation équilibrée. Ce n’est pas pour rien que j’ai créé une AMAP à Cernay La ville, il y a 2 ans. Pour ma poche à eau, nous avons mis au point un mélange d’eau, de miel, de sel et de citron, mais les dosages ne sont pas faciles. Pendant toutes mes sorties pendant les 3 mois de préparation, j’ai chaque fois testé mon matériel et mon alimentation.
Au final, ma montre GPS m’a donné une moyenne de 80km d’entrainement par semaine, soit vraisemblablement un peu plus, peut-être 90km, car je ne cours pas toujours avec ma montre.  A cela il faut rajouter les séances de natation qui sont pour moi plus difficile que la course à pied.

Bilan de septembre

Je m’étais donc plutôt bien préparé, mais j’étais vraiment fatigué ! Quatre mois sans la moindre goutte d’alcool, c’est quand même dur 🙂 En tout cas, il n’y avait à la veille du départ aucune raison que je ne puisse finir la course.

Acclimatation:

Pour une course à l’étranger, dans un pays inconnu, je conseille fortement de partir plusieurs jours avant pour s’acclimater. Dans mon cas, je me suis posé pendant une semaine à Hell Bourg dans le cirque de Salazie, dans un  gite. J’ai fait une sortie longue (20km / 2000D+) les 3 premiers jours et les 3 jours précédents le départ, j’ai fait un peu de tourisme.
Il a plu tous les jours. Je n’ai jamais vu les remparts du cirque de Salazie en une semaine. Lorsque je suis monté au Piton des Neiges, je n’ai jamais aperçu le cirque de Cilaos. Idem au Col de la Fourche qui domine le cirque Mafate, car il y avait 50 m de visibilité. Tout était noyé dans les nuages. Les chemins étaient boueux. Le sol extrêmement glissant, surtout lorsqu’il est couvert de racines. Mais j’ai pu rencontrer lors de mes randos des coureurs (tout le monde court à la Réunion) et leur poser les questions qui me taraudaient sur cette course: Par exemple, 4°C la nuit au Piton des Neiges et 30°C de jour à Mafate, comment avoir les vêtements adéquates dans un sac le plus léger possible ? En tout cas, j’ai vite révisé mes temps prévisionnels. Pour un 100km, il me faut environ 17 heures de course en France. Pour ce trail, je m’était accordé généreusement 7h de plus, soit 24h, pour terminer la course. J’ai réalisé très vite que les meilleurs coureurs mettaient eux-mêmes 24h. Raphaël râle dans son récit parce qu’il lui faut 10h pour faire les premiers 30km. J’ai donc compris que  j’allais avoir besoin de 36h pour terminer ma course. Mais comment gérer ces 2 nuits et cette journée complète ? Quand dormir ? Combien de temps ? Combien de fois ?

La course:

L’ambiance les jours qui précèdent la course est incroyable. Les radios ne parlent que de cela et dés que le départ de la Diagonale des Fous a été donné le Jeudi vers 1h du matin, toute l’île a commencé à vibrer au rythme de la course. Les Réunionnais se déplacent à St Pierre pour assister au départ. 20 000 personnes viennent vous acclamer parait-il pendant les premiers kilomètres, dans une ambiance Tour de France. Pendant la course, les 2 premiers étaient à peine à 30 secondes l’un de l’autre, l’un passant devant l’autre à chaque ravitaillement. Les commentaires des speakers et des coureurs allaient bon train à la radio et dans les bus qui amenaient les coureurs du Trail Bourbon au départ de Cilaos.
Ma première épreuve a commencé avec les 6h pour rallier St Denis à Cilaos, dans un bus à peine climatisé. En arrivant de nuit à 18h, la journée avait déjà été bien épuisante. Après le contrôle des sacs et du matériel obligatoire (deux frontales, bandes élastomères, vêtements chauds, 2 litres d’eau, réserves alimentaires, …) tous les coureurs se sont retrouvés à 19h dans le stade de Cilaos pour attendre le départ de 21h. C’est très particulier cette ambiance. A peut près 40% des coureurs vont abandonner. Qui allaient abandonner entre moi et mes voisins allongés dans l’herbe pour grappiller quelques minutes de repos ? eux ? moi ?

Je ne vais pas faire le récit de ma course. Regardez les vidéos pour vous donnez une idée du parcours. Mais vraiment, je ne m’attendait pas à cela. C’est quasiment IMPOSSIBLE de courir ! Les réunionnais doivent raffoler des escaliers qu’ils accommodent à toutes les sauces, comme pour la rougaille. Il faut hisser son corps sur chaque marche. Souvent, le parcours est un amoncellement de cailloux et de racines. Sur les 114km, j’ai pu courir sur 2 tronçons de 5km et 17km, et encore en m’arrêtant chaque fois tous les 10 mètres pour marcher à cause du terrain dangereux (racines glissantes, cailloux, …).

J’ai fais 3 erreurs pendant ma course:
J’avais interviewé sur le parcours plusieurs coureurs pour savoir combien de temps ils allaient dormir ? comment était le parcours ? qu’est ce qu’ils mangeaient ? … Toutes les réponses étaient différentes en fonction des coureurs et finalement il me restait à faire mes propres choix. Dans mon cas, j’avais anticipé de prendre une douche à mi-course, au bout de 70km. J’ai effectivement pris une douche, un shampoing, j’ai changé complètement de tenue. C’était très agréable d’être propre … mais je n’aurais jamais dû faire cela. Je n’ai jamais mal au pied et  je ne prévois jamais de crème. Mais il avait plu pendant les 12 premières heures de course et mes chaussures étaient trempées. Sous la douche, mes pieds ont surement baignés dans l’eau pendant peut-être 10 minutes. J’ai dû ramollir la peau de mes pieds et je les ai peut-être mal séchés. Toute la suite du parcours a été très dur. J’ai bien sentis que des ampoules apparaissaient, mais je ne pouvais rien faire d’autre que de continuer. J’étais vraiment épuisé. Je me suis même tapé un orage à 5km de l’arrivée. J’ai cru que j’allais devoir abandonner, alors que c’était évidemment impensable !!! J’avais fait 15 000 km pour venir courir cet Ultra et donc forcément j’allais le finir !!!

La deuxième erreur est de ne pas avoir prévu une paire de chaussure de rechange dans le sac à mi-course. Une douche et un nouveau départ avec des chaussure sèches auraient peut-être amélioré ma condition physique.

La troisième erreur est, je pense après coup, de ne pas avoir dormi dés la fin de la première nuit. Cela faisait déjà 24h que j’étais debout, après 6h de bus et 12h de course de nuit. J’aurai dû dormir, ainsi qu’à la fin de la deuxième nuit. En fait, j’étais dans une bonne condition physique. Je n’avais aucune douleur aux jambes ou aux genoux, aucune crampe. J’arrivais à boire et à manger. Si bien que ce n’est qu’après la deuxième nuit, vers 5h du matin et 30h de course, que je me suis décidé à dormir. J’ai mis mon réveil. J’ai fermé les yeux. Et je me suis réveillé instantanément. A peine 20 minutes s’étaient écoulées et j’étais frais et dispo. C’était peut-être trop tard. Deux pauses de 20 minutes toutes les 12h auraient peut-être été plus bénéfiques. Pas facile de savoir.

A l’arrivée, au bout de mes 38h de course, j’ai eu la chance d’apercevoir Laurence, ma femme, sur la ligne d’arrivée. Elle était arrivée de métropole le matin et était là depuis à peine 15 minutes. J’ai eu des larmes en l’embrassant et je lui ai dit  plus jamais çà !

What’s next ?

Dès mon inscription au Trail Bourbon en Novembre 2017, je m’étais posé évidemment la question de ma prochaine course. Si je terminai celle-ci sans blessure, ni crampe, sans problème d’alimentation quel pouvait bien être mon prochain objectif ? La réponse était évidente. Malgré ma conviction sur la ligne d’arrivée plus jamais çà , j’ai quand même dés le lendemain matin repensé à La Diagonale des Fous (170km – 10 000D+). Pourquoi ne pas la tenter en 2019 ?
J’ai déjà les points du Trail Bourbon en poche. En Avril, je vais courir à nouveau l’Ultra-Trail Amazonien (85km) et j’aurai largement mes points pour m’inscrire à la Diagonale. Ma femme n’est toujours pas d’accord. Elle sait que je vais devoir augmenter mon entrainement pour passer de 110km à 160km par semaine. Ces 50km de plus, il va être difficile de les placer dans un entrainement hebdomadaire. D’autant que toutes les revues conseillent de faire des sorties longues d’au moins 8h tous les 15 jours. Cela veut dire un entrainement encore plus contraignant que cette année, afin de réussir cette course de malades.

Bon, il me reste un petit mois pour me décider. La vie est belle 🙂